Géopolitique, Europe & Souveraineté

Cloud souverain européen : les alternatives aux hyper-scalers prennent forme

13/3/2026
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Cloud souverain européen : les alternatives aux hyper-scalers prennent forme

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C'est dans ce contexte que la coalition Computational Sovereignty & Cloud Economics du Paris Economic Forum, en partenariat avec le HUB Institute, analyse l'émergence d'un écosystème cloud européen capable de répondre aux besoins de l'économie de l'intelligence artificielle.

Aujourd’hui, les hyperscalers américains — AWS, Microsoft Azure et Google Cloud — représentent environ 70 % du marché cloud européen. Cette concentration a longtemps été acceptée comme un compromis efficace entre performance, innovation et coût. Mais le contexte évolue. La question n’est plus uniquement réglementaire : elle devient également géopolitique et stratégique.

Le CLOUD Act américain permet en effet aux autorités fédérales de demander l'accès à certaines données détenues par des entreprises américaines, indépendamment du lieu de stockage. Lors d'une audition au Sénat français, le président de Microsoft France a ainsi reconnu ne pouvoir garantir qu'aucune donnée client ne serait transférée aux autorités américaines dans le cadre de cette loi.

Dans ce contexte, la souveraineté computationnelle devient un sujet stratégique pour les entreprises européennes.

Selon une enquête Gartner menée auprès de 214 DSI européens, 61 % prévoient de déplacer davantage de charges de travail vers des fournisseurs locaux ou régionaux en réponse aux tensions géopolitiques. 53 % envisagent de restreindre l'usage des hyperscalers mondiaux, et 44 % ont déjà commencé à le faire.

Ce mouvement reste encore progressif, mais il traduit une évolution profonde des stratégies d'infrastructure.

Un écosystème européen qui se structure

Contrairement à une idée répandue, l’Europe ne part pas de zéro. Plusieurs acteurs cloud européens disposent aujourd’hui d’infrastructures solides et d’offres compétitives pour un nombre croissant de cas d’usage.

OVHcloud, basé en France, opère plus de 43 datacenters dans 9 pays et dispose notamment de la certification SecNumCloud, référence française en matière d’hébergement souverain.

Scaleway, également basé à Paris, se positionne explicitement comme une alternative européenne aux hyperscalers, avec une spécialisation croissante dans les infrastructures dédiées à l’intelligence artificielle. Un benchmark indépendant publié en février 2026 indique que certaines configurations de Scaleway délivrent jusqu’à 4,8 fois plus de valeur par euro qu’AWS, avec des performances mono-cœur significativement supérieures et des coûts nettement inférieurs. Son infrastructure GPU, opérée sous juridiction européenne, constitue un atout pour l'entraînement et l'inférence de modèles d'IA.

En Allemagne, STACKIT, filiale du groupe Schwarz (maison-mère de Lidl), développe une plateforme cloud souveraine entièrement opérée sur le territoire allemand. T-Systems, via l’Open Telekom Cloud, propose des architectures hybrides conformes au RGPD et à la directive NIS2. Hetzner est reconnu pour son excellent rapport performance-prix sur l’infrastructure brute.

Plus au nord, UpCloud, basé en Finlande, opère aujourd’hui 13 datacenters répartis sur 4 continents, tandis qu’en Suisse Exoscale garantit une localisation précise des données par région.

Ces fournisseurs couvrent désormais les briques essentielles de l’infrastructure cloud moderne :
machines virtuelles, stockage objet, bases de données managées, Kubernetes et, de plus en plus, instances GPU pour l’intelligence artificielle.

Pour un nombre croissant de charges de travail standard, les performances deviennent comparables à celles des hyperscalers.

GAIA-X, EuroStack et la fédération cloud européenne

Lancé en 2020, le projet GAIA-X visait à créer un cadre de confiance pour les infrastructures cloud et les données en Europe. Le projet a toutefois connu un parcours complexe.

Certains acteurs, comme Scaleway, ont quitté l’initiative, estimant que sa gouvernance créait de la confusion quant à l’objectif de souveraineté. Le CEO d’OVHcloud a lui-même évoqué le terme de « sabotage » pour décrire certaines tensions internes. L’un des points de friction majeurs tient au fait que les hyperscalers américains sont également membres du projet, ce qui a suscité des critiques de la part de certains acteurs européens.

Dans les faits, GAIA-X conserve néanmoins une utilité, notamment dans les processus d’achats publics où son cadre de conformité est mobilisé.

En parallèle, de nouvelles initiatives cherchent à structurer plus concrètement un écosystème cloud européen.

EuroStack, par exemple, vise à accélérer la construction d’une pile technologique européenne complète — du cloud aux semi-conducteurs — afin de réduire certaines dépendances critiques.

La plateforme fédérée Virt8ra, lancée en janvier 2025, constitue une autre avancée notable. Elle permet de connecter plusieurs fournisseurs européens — dont OVHcloud, Scaleway, CloudFerro et Clever Cloud — afin de proposer des ressources cloud et des capacités d’IA à la demande dans plusieurs pays européens.

Dans le même temps, le Data Act européen, entré en vigueur en septembre 2025, facilite le changement de fournisseur cloud et renforce les obligations d’interopérabilité. Cette évolution réglementaire constitue un levier important pour limiter les phénomènes de verrouillage technologique qui caractérisent encore certaines architectures cloud.

Souveraineté pragmatique : vers des stratégies hybrides

Dans la pratique, la réalité économique impose une approche pragmatique. Selon Accenture, près de deux tiers des entreprises européennes estiment qu’il leur serait difficile de rester compétitives sans recourir à certains services des hyperscalers internationaux.

Ces derniers développent d’ailleurs leurs propres offres dites souveraines :
AWS avec son European Sovereign Cloud, Microsoft avec Data Guardian, ou encore Google avec des garanties renforcées concernant l’utilisation des données pour l’entraînement de modèles d’intelligence artificielle.

Dans ce contexte, de nombreuses entreprises adoptent une stratégie hybride et multi-cloud.

Les charges de travail les plus sensibles — données clients, logs de conformité, pipelines analytiques critiques — peuvent être opérées sur des infrastructures européennes. Les hyperscalers restent utilisés pour certains services à forte échelle globale ou pour des applications non sensibles.

Les outils d’orchestration tels que Kubernetes, Terraform ou Ansible facilitent aujourd’hui la gestion d’environnements multi-cloud, limitant ainsi les situations de verrouillage technologique.

Cette approche reflète une vision de souveraineté pragmatique, qui correspond à l’esprit des travaux du Paris Economic Forum :
ni dépendance totale, ni autarcie technologique.

L’enjeu consiste plutôt à garantir que les entreprises européennes conservent la maîtrise de leurs données stratégiques, de leurs infrastructures critiques et de leur propriété intellectuelle, tout en restant pleinement intégrées aux écosystèmes technologiques mondiaux.

Vers une nouvelle infrastructure stratégique de l’économie de l’IA

Le cloud n’est plus seulement une question d’infrastructure informatique. Il devient progressivement une infrastructure stratégique de l’économie de l’intelligence artificielle.

Dans ce contexte, la diversification des fournisseurs, la montée en puissance d’acteurs européens et l’émergence de nouvelles architectures fédérées constituent des évolutions structurantes pour la compétitivité du continent.

Le cloud souverain européen n’est donc plus seulement un slogan politique.
Il devient progressivement un écosystème en construction, porté à la fois par l’innovation technologique, les dynamiques de marché et les nouvelles exigences de sécurité économique.

Pour les entreprises européennes, la question n’est plus de savoir si ces alternatives vont émerger — mais comment intégrer dès aujourd’hui cette diversification dans leur stratégie cloud.

Paris Economic Forum — Computational Sovereignty & Cloud Economics Coalition - Mars 2026